- BOLIVIE -
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A midi, on se tape une bière sur une terrasse au bord du lac;, croit plaisanter Pierrot. A peine le souhait est-il émis que surgissent soleil, plage, terrasses et bières bien fraîches. A ceux qui trouveraient ca banal et indigne de figurer dans le récit de nos rocambolesques aventures, rappelons qu'on n'est pas en balade sur les quais d'Ouchy, mais bel et bien au milieu des Andes. Le menu traditionnel de la région est plutôt compose de riz accompagne de patates, ce qu'avaient pourtant formellement déconseillé la maman de Pierre et tous les diététiciens consultés. Le repas en question est généralement déguste dans une sordide salle de bistrot ou l'on a tant bien que mal tasse nos vélos, alors que dehors de gros nuages bien gris semblent n'attendre que notre sortie de l'abri pour s'épancher a loisir.
L'arrivée en Bolivie, dans le charmant petit village de Copacabana (sorte de mélange entre le St-Tropez des Andes et le Rimini de l'Altiplano) nous offre le luxe inespéré de se prélasser au bord de la plage la plus haute du monde;, tout en savourant les délicieuses truites du lac. Il n'en faut pas plus pour que le départ soit reporte au lendemain, d'autant plus que Copacabana n'est pas seulement une station balnéaire. C'est aussi l'un des plus importants lieux de pèlerinage du pays, et c'est entre autres ici, devant la cathédrale, qu'a lieu le baptême des véhicules récemment mis en circulation, cérémonie d'une importance capitale. En effet, les normes de sécurité routière sud-américains sont formelles: tout véhicule doit impérativement être baptise, posséder une effigie de Jésus ou de la Vierge Marie pendue au rétroviseur, et chauffeur et passagers sont tenus de faire un signe de croix avant de prendre la route. Optionnellement, le chauffeur devrait éviter de conduire ivre et de se retourner pour rendre la monnaie tout en roulant, mais il s'agit la de règles secondaires peu souvent observées. Le baptême des véhicules est donc un événement important et l'on espère y assister le lendemain matin. Qui sait, peut-être pourra-t-on même faire baptiser nos propres montures afin d'éloigner de notre chemin les clous sournois et les camions fous (dont les chauffeurs respectent pourtant a merveille les normes de circulation les plus importantes). Et bien non. Au matin, fureur, rage, désespoir et indignation: pas le moindre tricycle en cours de baptême, seul un petit panneau indique que la place est réservée au baptême le Samedi, et seulement le Samedi. Frustrés, déçus et grommelant, on renfourche les vélos en direction de Tiquina.
Heureusement, la route est splendide et l'affront du matin est vite oublié. Le littoral du lac Titicaca est magnifique, on se croirait un peu en bord de mer, si ce n’était, au loin, les sommets enneiges de la Cordillère Royale qui nous rappellent qu'on se trouve a près de 4000m d'altitude. A Tiquina, un bac traverse le lac, et de l'autre cote recommence notre petite routine de riz, patates, et pique-nique de sardines en boite. Au loin sur la route se profilent quelques maisons. Déjà la capitale ? Selon les innombrables panneaux le centre est encore bien loin. Quelques minutes plus tard, pourtant, la végétation parsemée de l'Altiplano a fait place a un tapis de maisons d'adobe (briques de terre) qui couvre la plaine jusqu’à l'horizon. Il s'agit d'El Alto, la banlieue pauvre de La Paz. Presque une deuxième ville sans centre, sans églises coloniales, sans parcs. On parcourt près de 10km au milieu des constructions rudimentaires avant d'atteindre le bord d'une cuvette au fond de laquelle est niche le centre ville. Les gratte ciel dressés au fond du creux contrastent étonnamment avec l'horizontalité de la banlieue située sur le plateau et composée surtout de maisons d'un seul étage. La raison de la configuration un peu étrange de La Paz est que les conditions climatiques sont plus favorables au fond du creux, environ 500m plus bas que l'Altiplano. Les beaux quartiers se sont donc développés en bas, alors que les pauvres doivent se contenter du haut, ou il fait plus froid et ou l'oxygène est plus rare. "Où est-ce que je peux trouver un truc comme ca ?" demande Pierre en désignant à la marchande le parasol qui protège son étalage de la pluie. Tout près, deux rues plus haut ; , répond-elle sans hésiter. Une bonne dizaine de fois deux rues plus haut, après avoir traverse le marché des seaux en plastique, celui des cassettes de musique piratées, la rue des Charangos, Quenas, Zamponas et autres instruments à cordes ou a vent, sans oublier le marche de sorcellerie ou l'on peut trouver sans peine un fœtus de lama porte-bonheur ou une amulette -à devier-les-crevaisons-sur-les-copains, il arrive dans une rue saturée de monde et de bric-à-brac. C'est la, dans un petit coin, qu'il trouve enfin l'objet qui lui a valu cette course effrénée dans les rues pentues de la capitale. Il s'agit d'un magnifique parasol rose, très joliment décoré de tulipes rouges et blanches.
Pendant ce temps, a quelques rues de là, Hervé négocie dur :
Et voilà notre ami qui repart, triomphant, avec " Rastacouette ", un énorme chien en peluche qui l'accompagnera pour la fin du voyage. Que s'est-il passé ? Vos valeureux héros auraient-ils reçu un coup de chaleur excessif ? Que nenni ! Il s'agit tout simplement du petit concours organise par la Fédération Internationale de Cyclotourisme Lourd, qui consiste a transporter de La Paz a Ushuaïa, en passant par le chemin de son choix, mais a dos de bicyclette, l'objet répondant le mieux aux critères suivants: lourd, encombrant, grotesque et surtout inutile. Sur ce dernier point, d'ailleurs, l'échec est complet: Pierre se sert de son parasol pour se protéger du vent, de la pluie et du soleil, et n'hésite pas a l'utiliser comme voile lorsque le vent est de dos. Quant a Rastacouette, il canalise sur lui l'affection de toute la gent féminine Bolivienne (ce qui ne manque pas de rendre Hervé quelque peu jaloux).
C'est notre ami Thomas qui est désigné jury a lui tout seul, et malgré les nombreuses protestations du perdant c'est le parasol de Pierrot qui est déclaré vainqueur. Jugement toutefois provisoire car, selon certaines rumeurs, d'autres candidats se seraient inscrits et seraient prêts a transporter un téléviseur couleur a écran géant dans une petite remorque. Apres ces belles réjouissances, ce sera le moment de nos touchants adieux a nos potes Parisiens, ainsi qu'aux autres compagnons de voyage retrouves a La Paz. La larme a l'œil, le parasol déployé et le chien pirouettant au vent, on s'attaque a la montée qui nous ramènera a El Alto. Apres quelques jours de " pédalage ", on laissera nos vélos, non sans regrets, pour découvrir les joies du voyage en bus. Première étape: Cochabamba ou nous attend et nous accueille chaleureusement la famille Santa Cruz (connaissances de Pierrot). Sieste et balades en ville composent l'essentiel de notre activité et c'est bien reposes qu'on se prépare a cette corvée qui nous attend: reprendre le bus. 10 heures de routes interminables, de nuit, sur des pistes dont l'état nous interdit tout espoir de s'endormir. A l'avant du bus, sur un tout petit écran, passe la Guerre des Etoiles. Que CRAACK BRMMM la force BRLLLL CRKKK soit BRCROUIIIIK avec toi;. Pas facile de suivre les dialogues en espagnol mélangés avec les bruit de moteur, les sauts sur les cailloux et les vociférations du voisin de siège de Frédéric, un énorme malabar complètement bourre.
Quelque jours plus tard, lorsqu'un touriste nous demandera : -" Vous n'allez tout de même pas me plaindre de voyager en bus ? " On répondra sans hésiter et avec une belle unanimité " SI "! Le voyage nous mène d'abord a Sucre, puis a Potosi, ville qui fut réputée pour l'incroyable richesse de ses mines d'argent. Selon la légende, c'est un indien Péruvien qui aurait, en faisant un feu et en voyant la terre fondre en liquide brillant, découvert une veine de minerai d'argent extrêmement productive. A la suite d'une bagarre avec un ami l'aidant a exploiter la mine, les Espagnols, qui venaient de conquérir l'empire Inca, furent mis au courant des richesses enfouies dans la montagne qu'ils nommeraient Cerro Rico; (la Montagne Riche). En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la ville de Potosi fut fondée au pied de la montagne et des milliers d'esclaves, d'abord des indiens, puis des noirs amenés d'Afrique par le biais du commerce triangulaire, furent mis au travail. Le système est très simple: 12 heures de travail, 12 heures de repos, par périodes de 4 mois passées entièrement dans les mines. Pour les chanceux; qui ne succombent pas a un accident, la mort par silicose survient fatalement dans les 10 ans qui suivent l'entrée dans la mine. En contraste avec la misère du travail des mineurs, Potosi devint une des plus grandes villes du monde et le symbole d'une richesse incroyable, jusqu’à l'expression espagnole "ca vaut Potosi"; équivalente de ";c'est le Pérou". -"Regardez cet engin";, nous dit le guide en désignant un tambour a manivelle d'ou pend une vieille corde a moitié rongée. -"On utilisait ca à l'époque coloniale pour descendre dans les puits et pour remonter les pierres";. Puis il ajoute: -"On l'utilise toujours. Ici, rien n'a changé";. En effet, on transporte toujours les rochers a dos d'hommes ou en brouette, on descend dans les puits le long de vieilles cordes et si la dynamite permet d'être un peu plus efficace que la pioche, pas question d'utiliser une machine pour creuser le trou nécessaire au placement de la charge: la location coûterait plus cher que la valeur du minerai extrait.
Aujourd'hui, il n'y a plus d'esclaves et d'esclavagistes. les deux groupes ne font plus qu'un. Les mineurs sont propriétaires de leurs mines, mais les veines d'argent sont épuisées et la valeur des métaux actuellement extraits (zinc, plomb, cuivre et surtout étain) a chute. Le résultat est que certains doivent travailler jusqu’à 48 heures de suite, avec pour seuls repas quelques feuilles de coca a mâcher, et cela pour gagner a peine de quoi survivre. - Depuis combien de temps travaillez-vous ici ? - 35 ans Un exception: rares sont ceux qui peuvent vivre aussi longtemps dans ces conditions. Il est en train de creuser un trou pour mettre la dynamite. Au dessus de lui, un enchevêtrement de poutres et de pierres semble suspendu en l'air. - Comment ca tient ? - C'est ce petit caillou qui tient la poutre du bas, qui tient d'autres cailloux, qui tiennent les autres poutres. - Vous n'avez pas peur que tout ca tombe ? - Bah... Apres plusieurs heures a marcher courbes en deux, a grimper dans des éboulis ou a descendre le long d'une corde glissante, on a croise bon nombre de mineurs dont les plus jeunes avaient environ 13 ans. La visite se terminera chez "El Tio";, une effigie du diable qui est considéré comme le propriétaire des richesses souterraines.
Notre guide, ancien mineur, a gardé ses habitudes: sans cesser de mâcher ses feuilles de coca, il allume une cigarette qu'il enfile dans la bouche de la statue. Puis il lui répand quelques feuilles sur les genoux et fait ses vœux: "Pas d'accidents. Plus de métal. Que les prix des métaux remontent. Et, pour moi, plus de touristes." Pour finir, Potosi n'aura pas profite longtemps du trésor gigantesque enfoui dans le Cerro Rico. L'argent est parti en Europe, d'abord en Espagne puis dans tous les autres pays ou il fut dépensé à l'excès, jusqu'à conduire deux fois a la banqueroute le royaume d'Espagne. Encore songeurs a ce que nous venons de voir, nous retournons a Oruro chercher nos vélos qui nous manquent déjà. Les mollets démangent, les vélos s'impatientent dans leur garage: c'est reparti pour un nouveau bout de route, ou plutôt un nouveau bout de piste car l'asphalte n'a pas encore fait son apparition dans le sud du pays. "Si ca continue comme ca jusqu’à Uyuni, on y sera demain soir" ! s'émerveille Hervé en voyant la belle piste lisse et bien tassée qui part de Challapata, village marquant la fin de la route asphaltée. Le fou ! L'inconscient ! Une provocation aussi insolente a Pachamama, déesse de la terre, ne pouvait pas rester sans réponse. Dix kilomètres plus loin, la piste se désagrège littéralement en un chemin sableux et caillouteux qui deviendra notre lot quotidien pour le reste de notre périple Bolivien.
Pierre tente de réparer l'offense en offrant en sacrifice une partie de sa réserve de coca, au grand soulagement de ses compagnons qui n'ont pas trouve excellent le dernier thé prépare avec ces feuilles. Mais rien a faire: l'irréparable a déjà été commis. Dorénavant, il sera formellement interdit de faire le moindre commentaire a l'avance sur l'état des routes. Par chance, une solution inespérée s'offre a nous: la voie de chemin de fer. Le bord de la voie est plus lisse et moins sableux que la route et la fréquence du trafic (environ un train par jour) limite considérablement le risque d'accident. Petit inconvénient: les ponts, composes seulement de poutres de bois. Un bel exercice de coordination mentale consiste alors a garder les deux roues sur un rail et a sauter de poutre en poutre, tout en priant pour que le train du jour ne choisisse pas ce moment précis pour passer. Un jour, on arrive dans un petit village ou on décide de passer la nuit. Arrive alors une locomotive tirant un wagon vide et le conducteur propose sympathiquement de nous emmener. "Non, non ! On est des sportifs, on va à vélo", répond Hervé sans même réfléchir. La loco repart dans la lumière rougeâtre de la fin d'après-midi et on se retrouve tous les trois, a se regarder, l'air penauds. "On est con, quand même"! La promesse est faite que si une telle occasion se représente, on ne la ratera pas.
Le lendemain matin, Frédéric voit un autre convoi du même genre arrête a la gare. "Oui, oui, on vous emmène, pas de problème"; dit le conducteur. "On va juste faire un petit travail et on revient dans une heure";. Il est environ huit heures et on décide de faire un bout de chemin jusqu’à ce qu'il nous rattrape. Lorsque, vers midi, la loto arrive enfin, on constate que le chariot est déjà plein. - Vous avez quand même la place pour nous ? - Pas de problème, on y va. Et sur ce, il remonte dans sa locomotive et… "il y va" !, mais sans nous ! A-t-il mal compris notre question ou a-t-on mal compris sa réponse ? peut-être se payait-il simplement notre tête. Le résultat est égal: on renfourche les vélos jusqu’à Colchani, au bord du "Salar de Uyuni";, un gigantesque désert de sel qu'on s'apprête à traverser. Ca faisait un bon moment qu'on en rêvait, du Salar, et c'est avec une certaine émotion qu'on voit l'horizon sur notre droite devenir parfaitement blanc.
Il est là, juste à coté, mais il faut encore attendre deux jours avant de s'y aventurer, le temps d'aller à Uyuni, la ville voisine, pour faire des réserves et passer au bureau d'immigration annoncer notre sortie du pays. Pâtes, conserves, avoine, biscuits, lait en poudre: tout ce qu'il faut pour passer un séjour gastronomique inoubliable est acheté. De retour à Colchani, on se charge encore chacun d'un peu plus de 10 litres d'eau. Résultat: pour la première fois dans l'histoire du cyclisme moderne, les vélos sont plus lourds que les cyclistes. Cette fois-ci, tout est prêt et on se lance a l'assaut de l'énorme étendue blanche. Premier arrêt au bord du désert ou des travailleurs, emmitoufles et encagoulés, creusent pour extraire environ deux tonnes de sel par jour. Le sel est la principale ressource de cette région, agriculturement très peu productive. "Est-ce qu'on peut vous prendre en photo ?". Pour toute réponse, il fait un signe avec les doigts signifiant "Pour ca, il faut payer". Tant pis. Quinze kilomètres plus loin, c'est a nous d'être mitrailles de photos, et même filmes, par les nombreux touristes en train de visiter le "Palacio de Sal": un hôtel construit presque entièrement en sel, y compris chaises, tables et lits. Rassurez-vous, matelas et couvertures sont normaux. Puis commence vraiment le désert: du sel a perte de vue dans toutes les directions, avec au loin quelques sommets qui servent de repères pendant la saison des pluies, lorsque le salar se couvre d'eau et que les pistes disparaissent. Apres deux heures de route, une petite montagne apparaît au loin: sans doute l'île Incawasi, que l'on espère atteindre pour la nuit. Effectivement, c'est bien l'île, mais les distances dans le désert sont trompeuses: il faudra encore plus de trente kilomètres pour l'atteindre.
Le spectacle est alors époustouflant: sur ce rocher rougeâtre poussent d'innombrables et gigantesques cactus qui abritent, en plus d'une multitude d'oiseaux, une colonie de Viscachas: de face, on dirait un lapin. Mais lorsqu'on essaie de l'approcher pour une photo, il détale rapidement et on s'aperçoit alors qu'il est affuble d'une queue d'une bonne cinquantaine de centimètres. L'endroit est vraiment magique et l'on décide de planter les tentes par ici, lorsque soudain Hervé, mu par une intuition subite, décide de faire le tour de l'île. "Ohé, il y a une cabane !" nous crie-t-il. L'endroit est habite par une famille et il y a même une salle ou ils hébergent les gens de passage. Quelle n'est pas notre surprise d'y retrouver Jean Pichon, un photographe d'Annecy dont la présentation sur le Lac Titicaca nous avait littéralement mis l'eau a la bouche et encourage a venir pédaler dans cette région. Il est ici pour un nouveau reportage sur le sel au temps des Incas, et on vous encourage fortement a aller voir la présentation en automne prochain. Les histoires sont passionnantes, les photos sont superbes et le dépaysement est garanti. On était sur le point de dormir sous tente dans la nuit glaciale du désert et tout a coup, nous voilà à passer, au chaud, une soirée bien sympathique en compagnie de Jean Pichon et sa famille.
Le choc est rude : Pierre, qui préparait tranquillement le déjeuner, se voit soudain attaqué à l'aide d'un micro et d'un cassettophone par notre ami journaliste. S'ensuit une interview endiablée des trois Topios sur notre voyage, nos motivations et nos découvertes. Que va-t-il faire de la cassette ? Les suppositions les plus terribles sont permises. Ce matin là, le départ sera assez tardif pour raisons de photos dans le désert et de chasse aux Viscaches (pas pour les manger, pour les prendre en photo). Nos amis s'amusent beaucoup du départ des "seuls cyclistes qui ne partent pas à l'aube". C'est alors que le drame éclate: Margot, leur fille, refuse obstinément de se séparer de Rastacouette (la fameuse peluche d’Hervé). Il le faut bien, pourtant, et cela fera une victime de plus du pouvoir séducteur de cette affreuse boule de poils (blancs a l'origine mais qui tirent maintenant sur le gris-jaune) qui, en deux semaines, a déjà valu une cinquantaine de propositions de rachat.
Sortis du désert de sel, les ennuis recommencent. Si nos yeux garderont un souvenir mémorable de cette région appelée Lipez qui s'étend au sud du salar, nos fesses, elles, en garderont un souvenir inoubliable. Tous les qualificatifs et superlatifs de la langue française ne suffiraient pas a relater précisément ce qu'elles ont subi, aussi on vous propose une petite expérience. Allez a la Migros (ou au Bricomarché pour nos lecteurs français) et achetez les ingrédients suivants: dix mètres de tôle ondulée, cinq sacs de sable, un énorme ventilateur et deux gros sacs de ciment. Trouvez un endroit assez pentu (un escalier par exemple), étalez-y les tôles, recouvrez de sable et placez au sommet le ventilateur, branche et réglé sur la position "cyclone". Attachez alors fermement les deux sacs de ciment sur votre meilleure bicyclette et l'exercice peut alors commencer. Le jeu consiste a parcourir de 30 a 50 km par jour en alternant les montées et descentes du terrain prépare auparavant. Toutes les positions sont permises: le cycliste sur le vélo, a cote du vélo ou portant le vélo. Seul règle: cycliste, vélo et chargement doivent arriver ensembles a destination. On offre volontiers, a celui qui tiendrait le rythme pendant une semaine, un tube tout neuf d'Oxyplastine, la seule crème a même de soulager un peu nos fesses douloureuses. C'est dans ces conditions qu'on découvre la "route des joyaux Altoandins", comme la nomment si bien les écriteaux de pierre déposés ici par le Club Alpin Suisse. Avant d'atteindre le premier des "joyaux", il faut monter, l'altitude moyenne de la route étant d'environ 4500m. Dans le premier col, Hervé se déleste (involontairement...) d'une bouteille de 2 litres d'eau qui l'encombrait un peu trop: il s'agit d'une pratique d’allégement assez courante inaugurée en Colombie par Pierre. Pas très malin: le lendemain, presque complètement a sec, on sera réduit a mendier de l'eau a tous les véhicules qui nous dépassent. Dans le deuxième col, c'est la neige qui salue notre arrivée. A la fin d'une rude journée d'ensablements et d'inquiétudes météorologiques, voilà le premier des fameux lacs d'altitude. Se sont-ils perdus lors du voyage qui devait les conduire de la Floride aux Caraïbes ? S'agit-il d'un suicide collectif organise ? Le fait est que dans les eaux peu profondes de la Laguna Canapa, a plus de 4000m d'altitude et dans des montagnes complètement désertes, barbotent une cinquantaine de flamands roses, pas du tout effrayes par les températures qu'il peut faire par ici.
A la laguna Hedionda, lieu choisi pour passer la nuit, petite surprise: l'eau est saturée de soufre, ce qui la rend imbuvable et fait flotter une délicate odeur dans les environs. Qu'a cela ne tienne: imperturbables, stoïques, les flamands sont la aussi. Le vent redouble d'intensité et, comme on n'a pas pense a emporter un marteau piqueur, impossible de planter les sardines. Le froid est tel qu'on se voit oblige de cuisiner dans la tente, amarrée seulement par quelques gros cailloux. Apres avoir rapidement englouti notre traditionnelle soupe aux pâtes, on s'endort en espérant que la pluie ne viendra pas prêter main forte au vent pour provoquer le naufrage de notre campement de fortune. Le lendemain, tout va mieux: on est sec, le vent est tombe et, miracle, les flamands n'ont pas gelé et barbotent toujours joyeusement. On continue alors péniblement jusqu’à la Laguna Colorada, en théorie le point fort de cette petite excursion. Il faut l'avouer, on est un peu déçu. Le spectacle est pourtant étonnant: l'eau est vraiment rouge vif. Mais le niveau est très bas et les bords marécageux interdisent se s'approcher du rivage. Apres une demie heure de vadrouille, Pierre revient avec de la boue jusqu'aux genoux, sans avoir pu atteindre le bord de l'eau. par contre, l'endroit nous offre la possibilité de refaire nos réserves d'eau et de nourriture, en dévalisant littéralement la petite "tienda" (magasin) de l'endroit, un des rares points habites de la région. Le soir, on espère varier notre ordinaire en se faisant préparer un repas. Le bol rempli d'une salade de tomate et d'oignons nous fait déjà lécher nos babines. C'est alors qu'on voit avec stupeur notre hôtesse prendre la salade tant convoitée et l'emporter vers une destination inconnue. On nous explique alors l’intéressante coutume: on est le 1er Novembre, jour de la fête des morts, et le bol est destine a leur faire une offrande. En avalant le reste de soupe qu'on a bien voulu nous laisser, on imagine déjà milles façons de se faire passer pour morts afin de bénéficier du traitement de faveur.
Une fois rassasiés, on fait le point sur ce bout de chemin éprouvant. "Cette fois, je ne regrette pas tout le matériel qu'on transporte". A savoir, a part chien en peluche et parasol, des tentes et des réchauds, sans oublier la théière qui faisait tant rire nos amis Français, choses qu’on utilise que très occasionnellement et dont pas mal de cyclistes jugent inutile de s'encombrer. "Oui, c'est pas les Autrichiens (croises a Uyuni) qui pourraient passer par ici. C'est pas un parcours pour cyclistes sans théière." Et dans l'heure qui suit, comme fait exprès pour réduire a néant toutes nos belles certitudes, on voit arriver Marcus et son copain, affames et l'air hagard. Ce qu'on vient de faire, ils l'ont vécu en se nourrissant de biscuits et en dormant à la belle étoile par des températures impossible a mesurer, le thermomètre d’Hervé gelant a partir de -10 degrés. Finalement, en les voyant se jeter sur leur assiette de soupe et l'engloutir instantanément, on se dit qu'emporter tentes et réchauds n’était pas la dernière des stupidités. Ayant quitte au matin notre refuge, nous reste quelques cols a franchir, dont le plus haut culmine à 4900m, et surtout quelques lacs à découvrir.
Au bord de la Lagune Salada, un petit bassin est alimenté par une source, dont la température avoisine les 30 degrés. Quand on rentre, ca fait "Aaaaahhhhhh !!!". Quand on ressort, ca fait "Aaaaahhhhhhh.... tchoum !!!". La tentation est grande de passer la nuit entière dans le seul lieu à 50 km a la ronde dont la température s’écarte significativement du zéro absolu. Mais soyons sérieux, que diable ! On passera la nuit sous tente, galvanises par l'exemple courageux de nos deux héros Autrichiens, actuellement blottis sous une couverture on ne sait ou. On les retrouvera une dernière fois le lendemain, et l'on s'apercevra alors que la médaille a son revers: Si nous mangeons chaud et dormons a une température acceptable, le poids de notre équipement (en particulier de Rastacouette et du parasol) se fait cruellement sentir. Alors qu'on s'enfonce lamentablement dans le sable en poussant péniblement notre fardeau, les autres semblent survoler la route, pédalent allègrement, s’arrêtent pour nous photographier, puis repartent au quart de tour. Auraient-ils un arrangement secret avec Pachamama pour que leurs vélos ne s'enfoncent pas ? Qu'a cela ne tienne, le col est finalement atteint et on voit au loin ce qui parait être un lac. "Tiens, déjà la Laguna Verde (Lac Vert)" dit Hervé. Chacun sait pourtant que la chose est impossible. A l'Instituto Geographico Militar de Potosi, Pierre a acheté, a prix d'or, des photocopies de cartes topographiques de la région. A Uyuni, il a pu faire noter sur ces cartes le parcours exact a suivre. L'office du tourisme lui a fourni les distances importantes avec une précision qui s'est révélée jusqu'ici irréprochable. Il repère chaque nuit, parmi les milliers d’étoiles inconnues de l’hémisphère sud, la constellation du Petit Chien, dont le bout de la queue indique la direction du sud. Et, a l'aide d'une boussole, d'un altimètre, et malgré l'absence de GPS il a pu identifier avec certitude tous les sommets de la région. Alors, bon sang, est-ce qu'un farfelu oserait remettre en question les conclusions de l’équipe scientifique de l’expédition: ce n'est pas la Laguna Verde, on ne peut pas la voir parce qu'elle est cachée par le Cerro Parabellon Grande, 5697m. Ce qu'on voit, c'est une bande de sable. Les deux autres se gardent bien de contredire une étude aussi brillamment menée, tout en espérant secrètement que le savant s'est lamentablement fourvoyé.
Etonnamment, plus on s'approche, plus le sable parait avoir une couleur verte. "C'est un mirage du a l’oxygène raréfié", explique l'expert. "Ou alors du minerai de soufre qui produit cette teinte". Curieusement, lorsqu'on s'approche encore, on y distingue des flamands "De toute évidence des peintures rupestres pre-Incas". Pourtant, lorsque les flots d'un vert clair un peu laiteux se trouvent a quelques mètres de ses pieds, le chef topographe devra bien finir par admettre son erreur. Nous viola arrives au fin fond du pays, et, chose incroyable, un tout petit village s'est constitue ici, a près de 500km de pistes désastreuses d'Uyuni, la ville Bolivienne la plus proche. Pour notre dernière nuit dans le pays, on a droit a des lits et a un déjeuner de pain, beurre et confiture. Le grand luxe !
Le vent glacé qui nous balaye le visage alors qu'on passe le col de Hito Cajon, frontière avec le Chili, résume bien les conditions extrêmes dans lesquelles vivent la plupart des Boliviens. Le pays possède 7 millions d'habitants, autant que la Suisse, pour un territoire approximativement 25 fois plus grand. Autant dire que les rencontres se sont faites plus rares, spécialement dans le sud du pays. Pourtant, en plus de l'accueil et de l’hospitalité dont on a bénéficie comme dans la plupart des pays traverses, les Boliviens nous laisseront un souvenir marquant. Que ce soient les mineurs de Potosi, les travailleurs du salar ou les paysans des petits villages de l'Altiplano, il est impossible de ne pas être impressionné par leur détermination à vivre ce qui, pour chacun de nous, serait considéré comme une vie de fou.