- CHILI 1ère partie -

Tout savoir sur le Chili

RETOUR

Incroyable: la piste fait place a l'asphalte et, dix mètres plus loin, un panneau dit: "stop !". On vient d'entrer au Chili et une route toute neuve nous mène, 40 km plus loin et 2000m plus bas, a San Pedro de Atacama. Petit a petit, le vent glace fait place a un climat nettement plus chaud. On entre dans le désert d'Atacama, l'un des plus arides du monde. A l’entrée du village, un poste frontière. Sitôt débarrassés de nos pulls, vestes, cagoules et écharpes, on va tranquillement faire tamponner nos passeports. On était prévenus mais on refusait de le croire: jamais, au grand jamais, et dans quelque pays que ce soit, on n'a vu un voyageur a vélo se faire fouiller. Et pourtant, passant outre la traditionnelle et sacro-sainte Immunité du Cyclotouriste qui nous dispense normalement d'ouvrir quoi que ce soit, on nous fait amener vélos et bagages dans le poste de douane. Tout, ou presque, y passe. Les pellicules sont sorties de leurs boites. Le chien policier s’intéresse de trop près a un sac plastique soigneusement scotche, ce qui vaut a Pierre de déballer une série de pièces de rechange dégoulinantes d'huile. Hervé hurle lorsqu'on commence a arracher les mousses de protection qu'il avait délicatement collées dans sa sacoche photo. Thermos et chaussettes sales sont inspectées avec circonspection. Et si , heureusement, le sachet de lait en poudre de Pierre ne provoque aucune équivoque, le pot de miel de Frédéric semble poser problème. La raison du zèle des douaniers (sympathiques et souriants soit dit en passant) est l'interdiction d'entrer dans le pays avec des fruits, légumes et quelques autres produits alimentaires. Comme nous l'expliquera plus tard un habitant, le pays a pu, aide par son isolement géographique (la mer a l'ouest, les Andes a l'est et le désert au nord), éradiquer la plupart des plaies agricoles qui y sévissaient et qui sévissent toujours dans les pays voisins. Cela lui permet d'exporter ses fruits, entre autres, dans de nombreux pays aux normes sanitaires très strictes. Dans ce contexte, pas question de laisser entrer la moindre orange potentiellement porteuse d'une maladie. Par chance, on nous laisse entrer malgré la crasse qui nous couvre de la tête aux pieds a la suite de notre périple dans le sud de la Bolivie.

On découvre alors, émerveillés, l'oasis de San Pedro. Le village compte environ mille habitants, selon les guides, mais la plupart des gens qui déambulent entre les murs blancs des petites ruelles ombragées sont des touristes. L'endroit est calme et charmant, le climat est parfait, et pour la première fois depuis un bout de temps on voit des arbres. On comprend facilement tout ceux qui choisissent de venir passer ici quelques jours de repos, ou s'essayer aux diverses activités proposées ici, ce dont on ne se privera pas. La balade en cheval est décevante: un des deux autres touristes qui forment notre groupe se plaint des le premier galop et l'essentiel de ce qui devait être une course effrénée dans le désert se fera au pas. Par contre, l’arrivée récente d'un groupe de jeunes Argentins dans le village nous fournit l’occasion de se consoler du fait qu'on va rater la saison de ski, tout en s'essayant a un nouveau sport: le surf sur sable. Pour ceux qui pratiquent le snowboard, c'est facile: il suffit d'emporter votre planche (si possible pas votre tout nouveau Burton mais plutôt le vieux Sim's qui a accompagne vos fesses dans leurs premières et nombreuses chutes douloureuses) sur la plus belle dune du désert le plus proche. Le maniement est le même, il suffit en plus de frotter allègrement le dessous de la planche avec de la paraffine avant chaque descente. Cela va de soi: pas de téléski. Il faut grimper, pieds nus, dans le sable brûlant du désert. On batifole ainsi comme des petits fous, réussissant l'exploit de se salir plus en un après-midi qu'en une semaine de vélo, et de vieillir d'un seul coup d'une dizaine d’années nos appareils photo, avant d’éprouver une fois de plus la douche de l’hôtel qui doit décidément nous prendre pour des petits cochons.

Les meilleures choses on une fin: l'Argentine nous attend et il nous faut quitter San Pedro pour traverser une fois de plus les Andes. On retrouve ainsi nos bonnes vieilles pistes et nos interminables cols, et a quelques kilomètres de la frontière on fait connaissance avec Galvarino et son "associe", les deux gardiens de la mine El Laco. Cette mine n'est exploitée qu’occasionnellement et pendant les longues périodes d’inactivité, deux équipes se relayent par périodes de trois semaines pour surveiller les bâtiments. Il doit passer au moins autant de cyclistes que de voitures par ici, et nos hôtes sont particulièrement ravis d'avoir de la visite. Galvarino est intarissable, ce qui nous permet d'en apprendre déjà un peu sur ce pays dans lequel on a fait pour l'instant qu'une visite éclair. Mais la page reste ouverte, puisque le "spaghetti" chilien, comme l'appelle notre ami, s’étend jusqu'en Patagonie et qu'on y est de retour dans un peu moins de deux mois.

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- CHILI 2ème partie – (à lire après le chapitre " Argentine 1ère partie ")

Contrairement au bon goût qui veut que tout vrai suisse passe Noël sous la neige, on a décidé de passer les fêtes au chaud. Adieux sommets enneigés, muletiers fous, andinistes acharnés et déjeuners d'avoine bouillie: on saute sur nos fières montures, on passe la douane en un clin d'œil (pas de fouille, cette fois-ci, quelle chance !), et on dévale les pentes vertigineuses des Andes chiliennes en direction de la capitale: Santiago. Un tel empressement peut se comprendre facilement si l'on sait que c'est là qu'attendent les cadeaux gracieusement transportés par JC et que vos trois garnements préférés brûlent de déballer. Frédéric esquisse un large sourire en découvrant les 5 pneus de rechange qu'il avait commandés, Pierre s'attaque sans dire un mot à "l'engloutissage" méthodique des 2 kilos et demi de chocolat qu'il reçoit à chaque étape, mais c'est Hervé qui détient la palme du cadeau empoisonné avec sa cassette de musique folklorique "tipica de Suiza". Il a commandé ca, en effet, à la suite des demandes répétées de la part de nombreux Sud-américains qui veulent connaître la musique "typique de chez nous". S'ils savaient à quoi ils ont échappé ! La cassette en question servira, accompagnée d'une bonne fondue et d'un petit vin blanc, à transformer l'hôtel "Residential del Norte" en un véritable ghetto d'expatriés helvétiques. La pauvre patronne, se référant autant à la fondue qu'à la musique, dit : "Oui, oui, j'aime bien" sur un ton qui pourrait presque laisser croire qu'elle est bien trop timide pour nous dire "C'est pas bon, et arrêtez cette musique, c'est énervant après la dixième fois !".Mais on n'est quand même pas venus au Chili pour s'enfermer dans une chambre d'hôtel avec de la fondue et du chocolat. On profite de nos quelques jours de repos pour visiter la ville, qui, pour une métropole de plusieurs millions d'habitants, paraît très, très calme. C'est qu'ici, la période des fêtes coïncide avec le début des grandes vacances et qu'une bonne partie de la ville s'en est allée en bord de mer, à Reñaca, Viña del Mar ou Valparaiso. Valparaiso ! Un nom un peu magique, qui fait rêver et qui invite au voyage. Premier grand port après le passage tant redouté du Cap Horn, il était symbole pour les marins du havre de paix retrouvé, avant que l'ouverture du canal de Panama ne lui fasse perdre de son importance. Valparaiso ne manque pas d'un certain charme, avec ses vieux "ascenseurs", sortes de funiculaires permettant de s'éviter de grimper la cinquantaine de marches qui mènent à la partie supérieure de la ville. Aujourd'hui, la région prend de plus en plus l'aspect d'une station balnéaire, très prisée autant des Chiliens que des étrangers, nous compris puisque c'est la qu'on a rendez-vous pour le nouvel-an avec nos deux joyeux lurons Philippe et Thierry, mieux connus du grand public sous les pseudonymes d'Abtos et Gygy. Nos vélos se reposeront quelque temps a Santiago pendant que nous allons faire bronzette à la plage. Un doigt de pieds, deux doigts de pieds... Brrrrrrrr ! Où sont les eaux à 30 degrés des Caraïbes ? Il paraîtrait qu'un certain courant de Humbolt remonterait la côte depuis les régions polaires, amenant de la bonne eau fraîche directement de l'Antarctique. Expérience faite, on a pas de peine à le croire ! Heureusement, l'ambiance est loin d'être aussi froide que l'océan, malgré le fait que "seulement" 800'000 personnes ont fait le voyage depuis Santiago (on en attendait environ un million et demi). C'est sous un déluge de bière, feux d'artifice et joyeuses embrassades que les Topios mettent le pied dans un an 2000 qui s'annonce prometteur !"On a le bus à prendre à 3h" dit Pierrot. "Ouais", répondent les autres d'un ton brumeux, visiblement enchantés à cette perspective. "Oh, zut !" s'exclame soudain Hervé ! "On nous a vendu des billets pour avant hier !" La compagnie de bus ne veut rien savoir, vendu, c'est vendu, un point c'est tout ! Quel dommage ! Nous voilà forcés de rester un jour de plus, qui sera mis à profit pour faire notre première plongée depuis le Costa-Rica, et notre première plongée sur une épave.

La route 5, qui parcourt presque tout le Chili du Nord au sud, n'a vraiment pas grand chose d'attrayant pour les cyclistes. Deux pistes dans chaque sens, un trafic plus qu'intense : c'est avec un bruit permanent de Klaxons et de ronronnements de moteurs, à peine interrompus par les aboiements d'un chien courant à l'assaut de nos mollets, qui nous suivons le long ruban d'asphalte bordé de panneaux verts répétant sans cesse la même litanie : "Al Sur" (au Sud). Aussi, lorsqu'un petit écriteau avec une flèche indique "Lac Santa Elena, cabanes Tahiti, 7 km" on hésite peu avant de décider de s'offrir un petit détour, sur un chemin sablonneux nous rappelant avec nostalgie les pistes boliviennes.- On peut dormir ici ? - Pas de problème, c'est 20'000 pesos (environ 60 francs suisses) pour la cabane. Un peu hors budget.- Et on peut camper ?- Pas de problème. Puis il ajoute:- C'est le même prix. Fort intéressant. De dures négociations nous permettront de ramener le prix de la cabane dans les limites du raisonnable, et on pourra ainsi profiter de la baignade au milieu des canards et des cygnes à col noir, et surtout déguster un silence qui nous avait bien manqué ces derniers temps. Dans la cabane, à part des lits et des douches, il y a une cuisine et un frigo. Dommage qu'on ait pas emporté de quoi se faire un bon repas. Le propriétaire nous apprend qu'il y a un magasin "tout près, à 3 ou 4 kilomètres". Lorsqu'il faut désigner un volontaire, Pierre fait remarquer que la dernière fois qu'on s'est trouvé dans une situation de ce genre, c'est lui qui avait été... Les autres, de mauvaise foi, lui rient au nez: "Quand ca ?". "A Tumbes, au nord du Pérou, le 26 Juillet de l'année passée". Malgré la précision de l'événement, les autres décident de réfuter l'argument, sous prétexte que c'est très vieux. Heureusement, le hasard fera justice en désignant Hervé qui part en grimaçant à l'assaut de l'affreuse piste. Un bonne heure plus tard, le propriétaire nous apprend qu'il va, lui aussi, faire des courses. "Si, par hasard, vous voyez notre copain, n'hésitez pas à l'embarquer". Bien nous en prend: lorsque, à peu près à mi-chemin, Hervé est rescapé du désastre, il a déjà parcouru une bonne dizaine de kilomètres !

Apres ce petit repos, nous voilà de retour sur notre chère route 5, où nous attendent avec impatience moteurs, Klaxons et aboiements. Par chance, la route se fait peu à peu vallonnée, et les paysages deviennent de plus en plus verts. Le croisement de nombreuses rivières agrémente notre voyage et nous permet le luxe d'une baignade quotidienne, impensable il y a encore quelques jours. Nous entrons dans la région des lacs, tenante du titre fort disputé de "La Suisse du Chili" (n'y a-t-il pas une petite impression de déjà-vu ?). Cette fois-ci, impossible de démentir: on commence à reconnaître les paysages de la région de Moudon, Savigny ou Vers-chez-les-Blancs. Pour le dépaysement, c'est complètement raté ! A Osorno, on a rendez-vous avec notre ami Christian "Enoloco" (oenologue-fou) rencontré à Mendoza. On arrive à son appartement, avec vélos et bagages, pour voir si "par hasard" il n'y aurait pas la place pour nous loger. Manque de chance: seule la femme de ménage est là et n'est pas en mesure de nous donner l'autorisation. Bien sympathique, le garde du bâtiment nous permet d'installer notre capharnaüm dans la cour, et d'y dormir dans le cas où notre ami ne viendrait pas. On revient régulièrement, mais à chaque fois c'est la même réponse: "Christian ? Pas vu." C'est samedi soir, la seule chose qui nous reste à faire est donc d'aller boire un verre, ou deux, ou plus si entente. Bizarre: tout est fermé. Un chauffeur de taxi nous met au parfum : "Demain ont lieu les élections présidentielles, et à partir de minuit les commerces ont l'interdiction d'ouvrir." Qu'il en soit ainsi, allons donc nous coucher. Mais, arrivés à l'immeuble, une surprise nous attend:- J'ai un problème, nous dit le gardien- Ah ? Dit-on d'un air compatissant, et déjà ravis à l'idée, un peu plus tard que minuit, de nous pencher sur les peines de cœur du pauvre homme.- Le propriétaire du bâtiment vient de passer: il est exclu que vous dormiez dans la cour. On prend conscience avec effroi que le problème en question nous concerne fortement. Mais le garde est fort chic, et a plus d'un tour dans son sac: "Il y a un local vide au 2ème étage", nous dit-il en nous conduisant au travers de l'immeuble. La porte du local ne l'entend malheureusement pas de cette oreille, et après quelques essais la clef se brise dans la serrure. Cette fois-ci, c'est sur, on va se faire jeter à la rue. Mais non: on a droit à une dernière chance: la cave, où l'on sombre dans un sommeil profond, à peine dérangé par le ronronnement puissant d'une pompe à mazout qui n'a pas l'air aussi fatiguée que nous. Au petit, très petit matin, le garde vient nous dire qu'il vaudrait mieux qu'on parte, et l'on s'en va, courageusement mais laborieusement, trois rues plus loin jusqu'à la "Residencial Schultz". Eh oui, chose curieuse, par ici les Chiliens s'appellent bien plus facilement "Schultz" ou "Muller" que "Gonzalez" et, à chaque coin de rue, on peut acheter des "Kuchen". Un nombre important d'Allemands ont en effet colonisé la région au début du siècle et bien qu'ayant adopté l'espagnol comme langue, ils ont apporté à la région maisons en bois, pâtisseries et brasseries. Vers 5 heure de l'après-midi apparaît enfin le Christian tant attendu. Revenant de la plage, sa voiture a subi deux crevaisons et il est tout juste parvenu à rentrer à temps pour voter et s'éviter la lourde amende qui pénalise ceux qui boudent le vote, et qui explique l'étonnant taux de participation d'environ 99%. Le résultat des élections, lui, est bien plus mitigé: le candidat du parti au pouvoir, Lagos, était tellement sur de sa victoire que sa campagne est quasi inexistante face à l'avalanche d'affiches bleues, des spectacles de rue, et jusqu'à un avion publicitaire, proclamant "Lavin, viva el cambio" (Avec Lavin, vive le changement). Le premier l'emportera pourtant de justesse, et la très faible marge n'empêchera pas ses partisans d'investir les rues en klaxonnant au volant de leur voiture, ou à pied en chantant le slogan de leur favori. On se croirait un soir de finale du Mondial !

La région des lacs a bien plus à nous offrir que l'interminable route 5, mais nous n'avons malheureusement plus le temps de nous offrir de nombreux détours. Heureusement, Christian se fera un point d'honneur de nous conduire et de nous faire découvrir les paysages de la région, des falaises aux formes étonnantes du bord de mer aux flancs des volcans, qui seraient sans doute magnifiques à contempler si les nuages daignaient se dégager un peu, en passant par d'innombrables lacs et chutes d'eau, et par les quelques forêts natives ayant échappé au déboisement. Les "Japonais de la Suisse", comme nous surnomme notre ami, s'en donnent à cœur joie et réussissent l'exploit de tenir la moyenne, durant trois jours, d'une pellicule photo par jour et par personne. En la compagnie de Christian, notre vocabulaire s'enrichira aussi d'un bon nombre d'expressions, que la décence ne permet malheureusement pas de citer dans ces lignes, et qui ne nous serviront hélas qu'au Chili, l'argot de ce pays étant très spécifique et incompréhensible des pays voisins. Ce petit tour se termine à Puerto Montt, ville qui marquera pour nous la fin du Chili "central", c'est à dire la zone la plus peuplée du pays. Au-delà, s'étendent les forets inextricables de la route australe, puis les steppes arides et infinies de la Patagonie. Durant tout notre voyage, outre les téléphones à quelques privilégies, notre principal moyen de communication avec le pays aura été l'Internet, largement disponible à prix très raisonnable dans toute l'Amérique Latine. Le centre internet de Puerto Montt, lui, réservera une bonne surprise a vos trois héros, lorsque s'affiche à l'écran: "On est à Puerto Montt. Si, par hasard, vous êtes dans le coin, rendez-vous a 5 heure à la place pour boire une bière. Abtos et Gygy". Il s'agit bien entendu de nos deux collègues et néanmoins amis, et depuis ce jour-là, il va devenir difficile de les éviter, le continent rétrécissant de plus en plus et les routes devenant peu nombreuses. Environ tous les 2 jours, on aura droit à de joyeuses retrouvailles, dignement fêtées à chaque fois, et à de touchants adieux au cours desquels naîtra une nouvelle expression de la langue française: "On se voit à Ushuaia" signifie désormais "A tout à l'heure". Un peu à l'image du pays entier, l'île de Chiloé possède dans un espace très réduit une grande variété de paysages. L'intérieur est verdoyant et parsemé de collines et de lacs, alors que les plages du cote Pacifique, comme celle de Cucao, s'étendent à l'infini et sont balayées par d'incessantes vagues. Il y a même un parc national où l'on peut découvrir de nombreuses espèces d'arbres et de plantes natifs de la région, les animaux se faisant malheureusement discrets, ce que l'on peut comprendre vu la délicatesse habituelle de notre pas. Les quelques jours passés à parcourir les quelque 200 kilomètres du nord au sud de l'île nous permettront aussi de découvrir l'étonnante architecture de ce bout de terre un peu à part. Les églises de Chiloé, tout en bois et à la forme si particulière, constituent un symbole important pour les Chilotes. Même la cathédrale, ses colonnes et clés de voûte: tout est en bois.

A Castro, chef lieu de l'île, le bord de mer est tapissé de maisons sur pilotis, autre symbole architectural important de Chiloé. Elles ont de multiples couleurs, et certaines fonctionnent comme restaurant, ce qui nous donnera l'occasion d'apprécier une dernière spécialité, culinaire cette fois-ci: le "curanto". A l'origine cuit dans un trou dans le sol à l'aide de pierres chaudes, le curanto est un mélange plutôt bizarre de moules, lard, coquillages, poulet et galettes de pommes de terre. Avant d'y avoir goûté, on était loin d'imaginer que ce plat serait l'un des meilleurs souvenirs culinaires de notre voyage. Dans le ferry qui nous ramène sur le continent, on se lèche déjà les babines à l'idée de découvrir la fameuse route australe, dont on nous parle depuis bien longtemps et qui semble être le rendez-vous de tous les cyclo-voyageurs d'Amérique: sur les quelques 500 km de ce tronçon, on rencontrera au moins autant d'autres voyageurs à vélo que durant tout le reste de notre voyage. Ici, la cordillère des Andes, loin d'être effrayée par la température de l'eau, plonge dans l'océan, produisant un labyrinthe d'îles et de canaux, de fjords et de montagnes qui se prolongent jusqu'au Cap Horn. Les glaciers perchés sur les sommets fondent en d'impressionnantes chutes d'eau et les flancs et crêtes des montagnes sont couverts à perte de vue de forêts n'ayant jamais subi le déboisement. Au milieu de cette nature toute puissante, une mince bande de "ripio" (chemin de gravier) serpente, passe un petit col, longe un lac ou redescend au bord de la mer, traversant ca et là un minuscule village dont elle est le seul chemin d'accès. Le ferry nous laisse à Chaiten où l'on passe la nuit, et on se lève, joyeux de constater que le vent vient du Nord. la chance est de notre côté et ce n'est pas les quelques petits nuages gris qui vont faire baisser notre moral. "Plic", "ploc"... une légère pluie se met à tomber, et l'on hésite à mettre nos pèlerines, car elle ne devrait pas durer trop longtemps. En effet, à peine deux jours plus tard, la pluie cessera enfin de tomber pour un répit de courte durée. Outre les chaussettes qui font "ploutch", les sacoches inondées et la bonne humeur qui prend congé, les nuages nous auront caché la majeure partie des paysages, nous laissant juste entrevoir de quoi imaginer ce que l'on a raté.

Le deuxième jour vers midi, on arrive dans un village où l'on décide de s'arrêter pour passer une après-midi au sec. La patronne de l'auberge nous fait à manger le soir, et pendant le repas elle passe en disant: "Vous mangez, mais après, au lit !". Eclat de rire général: on est tombé chez une comique ! Ce n'est pourtant pas un gag, ou alors elle aime le comique de répétition puisqu'elle passe toutes les cinq minutes en répétant la même chose. Hervé et Pierre, fourbus, obtempèrent sitôt le souper avalé, mais Frédéric a décidé de lire un peu. Et, effectivement, ca n'était pas une plaisanterie. Elle revient, avec son fils en renfort, pour lui expliquer que l'électricité coûte cher et qu'il est l'heure d'aller au lit. Il est dix heures, et le choc moral est rude pour nous tous qui étions habitués, depuis plusieurs années déjà, à avoir au moins la permission de minuit !

"- Les gars, finalement, votre parasol et votre chien en peluche (cf. chapitre Bolivie), c'est un peu nul." On est à La Junta, un autre minuscule village le long de la route australe, et Abtos a décider de nous faire rager. Il est vrai qu'il transporte, lui aussi depuis La Paz, une magnifique casserole de 100 litres qui lui permet de tout charger sans rien avoir à ranger, et dans laquelle on espère bien faire une soupe géante ou une fondue pantagruélique une fois arrivés à Ushuaïa. On n'est pas décidés à lui laisser le dernier mot: tandis que Hervé se procure un magnifique pneu de camion, Pierre négocie avec l'employé de la station service où l'on s'est arrêtés, un bidon d'essence (vide) de 200 litres. Plusieurs heures seront nécessaires pour découper un couvercle et nettoyer l'intérieur, avec l'aide du pompiste qui explique, hilare, à tous les curieux qui veulent savoir ce qu'on fait: "Leur jeu, c'est de transporter le plus loin possible toute la merde dont on ne veut plus". L'euphorie sera cependant de courte durée: après divers essais, dans toutes les configurations possibles, Pierre se rend compte que s'il survit à l'inévitable accident que ne manqueront pas d'induire les 15-20 kg supplémentaires aussi mal repartis, son vélo se brisera au moins en deux au premier choc. Abtos triomphe et s'amuse à houspiller le pauvre Pierrot, fortement bouleversé par son renoncement, et Hervé ne manque pas d'en rajouter, bien qu'il ait lui-même profité du coup pour se défaire discrètement de son pneu.

Durant les quelques derniers jours le long de la route australe, entre deux averses, on fait le bilan de ce mois et demi passé au Chili. Une variété de superbes paysages confèrent à ce pays un grand attrait, et l'accueil auquel on nous a habitués au cours de ce voyage sera toujours, dans la plupart des cas, le même. Mais on ne peut s'empêcher de constater que le contraste culturel qui nous avait marqué dans des pays comme l'Equateur, le Pérou ou la Bolivie n'est plus le même. On a finalement un peu l'impression d'être déjà rentrés en Europe. Cela n'empêchera pas une dernière rencontre fort sympathique dans le bistrot où l'on dépense nos derniers pesos avant de passer la frontière: Elisabeth, la fille de la patronne, âgée d'environ 5 a 6 ans, a décidé de jouer avec nous. Par "jouer", elle entend: faire un petit rot dans l'oreille d'Hervé et donner des coups de pied dans le genou de Frédéric, avant de, dans un élan magistral, sauter en l'air et se suspendre à la magnifique chevelure de Pierre. Les injonctions de sa mère, qui répète inlassablement "Elisabeth, laisse les messieurs tranquilles" n'ont pas l'air de l'impressionner beaucoup et elle continue ses jeux, en ne manquant pas, délicate attention, de demander à chaque fois à sa victime: "Te gusto ?" (ça t'as plu ?). En effet, ca a du nous plaire, puisque c'est souriant en pensant à l'affreuse petite peste, que nous passons la frontière pour attaquer la dernière étape de ce grand voyage: la Patagonie.